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Karine Bontemps rend le studio photo accessible



Art Roomer : Faut-il être photographe professionnel pour utiliser un studio ?


Karine Bontemps : En gérant un studio, je vois passer beaucoup de monde. Des professionnels, des passionnés qui se revendiquent photographes, d’autres non. Il y a de plus en plus de petites marques qui se lancent et ont besoin de photographier leurs produits, sans avoir les moyens de s’offrir le travail d’un pro. Parmi elles, certaines ne connaissent pas le fonctionnement de la moitié du matériel qui est mis à leur disposition. Ils ont loué le boîtier, ils ont loué le studio, ensuite c’est de l’improvisation technique. Pour ceux qui le désirent, j’accompagne le shooting en commençant par les bases. A quelle sensibilité ISO souhaitent-ils travailler ? A quelle vitesse ? C’est de la pédagogie et j’adore ça parce que j’adore la photo, j’adore le produit final et j’adore qu’on ait du choix. Pour moi, comprendre la technique photographique, c’est avoir du choix.


Un photographe doit-il être à la fois un artiste et un technicien ?


On peut être photographe sans être artiste et vice versa car le domaine d’application photographique est vaste. Si vous êtes une marque, que vous faites des bols ou des couverts, vous partez en quête d’un photographe capable de restituer la texture, la matière, la brillance. Pour cela, vous voulez a minima un bon technicien.

Comprendre la technique photographique, c'est avoir du choix

Si vous êtes un artiste utilisant le médium photographique, vous recherchez une forme particulière de son expression qui corresponde à votre concept ou à votre ressenti. Vous pouvez la trouver par expérimentations hasardeuses ou avec un bagage technique qui vous permette d’anticiper le résultat. Si vous êtes photographe, artiste et bon technicien, votre panel d’expression ne sera limité que par votre imagination.


On reçoit aussi des jeunes photographes qui ont des clients, qui font du bon travail sans avoir cependant les connaissances techniques qui leur permettraient de faire les choix dont je parlais tout à l’heure. L’arrivée du numérique a permis à beaucoup d’entre eux de se lancer professionnellement, ce qui est extrêmement positif.


Finalement, certains photographes vont faire des séries qui seront utilisées sur le web, publiées dans des magazines prestigieux, version artistique comme le Normal Magazine, version commerciale en campagne de pub, d’autres exposeront. Ce ne seront pas les mêmes photographes et ils n’auront pas les mêmes compétences.


Que dire aux photographes amateurs ou débutants qui ne se sentent pas crédibles ?


J’étais comme ça à 20 ans et à cause de ça je n’ai pas fait de photo pendant 15 ans. Il faut absolument faire sauter ces freins. Au studio, je vois souvent des jeunes qui ne sont pas de grands techniciens, mais ils osent et au final ils prennent des marchés en démarchant avec le résultat de leurs premières productions. Ils s’exercent ! Le résultat est parfois bon et parfois moins bon, mais ça reste toujours acceptable pour leurs clients. Au fur et à mesure, ils gagnent en expérience et ils progressent.


Ces freins sont uniquement dans nos têtes. Plus jeune, j’ai voulu faire un BTS photo parce que je me disais que sans diplôme national je ne serais pas crédible ou légitime. Une fois que j’ai eu mon diplôme, je ne me suis pas sentie plus légitime, c’était un peu "excusez-moi de vous demander pardon". Le studio doit être accessible financièrement et humainement. Un jour, un photographe me contacte pour réserver le petit studio. Son client lui a demandé de s’inspirer d’une photo existante, il me l’envoie et il m’explique qu’en fait, il ne sait pas trop le faire donc il me demande si je peux l’aider. Je lui dis « OK, on va le faire, ça va bien se passer ». Une demande de ce genre est rare, étonnante, mais positive parce que je vais permettre à quelqu’un d’acquérir des connaissances, de son côté il prendra confiance, trouvera peut-être des clients et si j’ai de la chance, il reviendra chez moi.

Le studio doit être accessible financièrement et humainement

Et c’est pareil pour vous qui vous dites photographe amateur [NDLR : Karine s’adresse à un membre de l’équipe Art Roomer], avant l’interview on a regardé vos propres photos. Sur certaines d’entre elles, on pourrait s’arrêter sur des détails, des petites choses qui auraient pu être faites différemment parce que ça aurait été mieux si l’image avait été au top de la symétrie ou si vous aviez fait un petit pas de côté avant de la prendre. Mais finalement, j’ai repéré certaines de vos photos qui sont très bien, elles sont montrables et il faut les montrer !


Les barrières que vous vous imposez, elles n’existent que pour vous, pas pour ceux qui regardent vos images.

Allez voir des expos de grands photographes. Parfois, vous aurez la chance de voir leurs planches-contacts, toutes les images n’étaient pas parfaites ! Si vous avez 5 photos réussies sur les 36 poses d’une pellicule, c’est fantastique.


Justement, le numérique a changé notre rapport au déclenchement, à cette limite des 36 poses par pellicule…


On n’a plus l’appréhension du nombre limité de poses d’une pellicule, on fait moins attention et il y a une forme de frénésie du déclenchement. Mais c’est aussi dû au fait qu’en réalité, sur les petits écrans derrière les boîtiers, on ne voit rien. Même dans le viseur, pire s’il n’est pas reflex, on a beau regarder, on ne voit rien. Globalement, quand on voit que la lumière et la pose vont être à peu près correctes, on prend la photo.


D’où l’intérêt d’utiliser un appareil moyen format avec un grand viseur, ou celui de connecter le boîtier directement à l’ordinateur, pour voir l’image en grand. Ça permet de voir les détails, comme un petit bracelet qu’on aurait oublié et qu’on va faire enlever. C’est un luxe de travailler de cette façon, mais quand vous vous l’accordez, ça vous donne la possibilité de redevenir exigeant et de ne plus subir l’angoisse du petit boîtier. Vous pouvez prendre votre temps avec votre modèle.


Les barrières que vous vous imposez, elles n’existent que pour vous, pas pour ceux qui regardent vos images

À condition que le ou la modèle ait le temps…


Ça, c’est le complexe du photographe débutant qui se dit « je ne vais pas embêter cette personne plus d’une heure ou deux parce que, quand même, elle est venue alors que je ne la paye pas, ou alors une misère ». En réalité, cette personne est venue dans l’espoir qu’on fasse une belle photo d’elle, et pour une belle photo, elle peut rester 4 heures, 10 heures, 20 heures. Ce que cette personne vientchercher c’est le meilleur de vous-même, en essayant de donner le meilleur d’elle-même. Il faut s’enlever de la tête qu’on est en train d’embêter l’autre qui est venu exprès, et il faut y aller. Si vous travaillez en mode connecté, vous pouvez commencer à être exigeant parce qu’en plus, vous pouvez montrer les photos au modèle et lui dire "tu vois, je crois que ça, c’était super" ou "j’aime beaucoup ça, mais peut-être que si tu faisais comme ça", etc. Ça va l’aider à comprendre les instructions et adhérer au projet que vous réalisez « ensemble », c’est un point à ne pas négliger, vous formez à cet instant une équipe.


Comment est venu le projet de créer votre propre studio photo ?


Au cours de ma vie, j'ai eu du mal à trouver une activité qui corresponde à ma personnalité. Il y a environ 5 ans, j’ai revu une amie qui connaissait le propriétaire d’un grand studio photo dans lequel j’avais fait un stage des années auparavant. Je me suis alors remémoré ce qu’était une journée dans un studio. Que fait-on concrètement lorsque l’on dirige un studio photo ? Que doit-on gérer ? Quel rapport avons-nous avec les autres ? Je me suis souvenue de la personnalité de l’homme qui tenait ce studio, c’était quelqu’un d’assez réservé. J'étais également timide et réservée à l’époque (je le suis beaucoup moins maintenant). J’ai conclu que je pouvais exercer cette activité parce que j'ai le souci de l'autre, de ses besoins, et surtout le souci de la prestation. J’ai aussi une bonne connaissance du fonctionnement des matériels dont je dispose et des problèmes techniques qui peuvent survenir. Donc en réunissant tous ces éléments, je me suis dit que cela m'irait bien.


Parlons de votre studio. Comment avez-vous trouvé ce lieu étonnant ?


Dans le cadre d’un projet professionnel, j’ai rencontré le menuisier qui occupait les lieux, c’était son atelier. Je l’ai côtoyé pendant quelques années et puis il a pris sa retraite. Il cherchait un repreneur sans en trouver, c’est comme cela que je lui ai proposé de reprendre son bail pour faire du lieu un studio photo à atmosphère.



Il fallait de l’imagination parce c’était un atelier de menuiserie très encombré. Il a fallu tout déménager, jeter des tas de choses. Le cheminement fut assez long pour ce monsieur car il devait tourner la page de toute une vie professionnelle, se séparer de ses machines, de son stock de bois. Comme j’avais noué des liens affectifs au cours des années, je l’ai accompagné en respectant son rythme. Au final, je suis convaincue que c’est grâce à la confiance et au respect mutuel que j’ai pu m’installer dans ce lieu chargé d’histoire.


Pour finir, avez-vous un dernier conseil à donner à des photographes qui se lancent ?


Quand j’ai commencé, j’étais timide et je manquais de confiance en moi. La confiance, si tu ne l’as pas, il faut la voler parce que c'est la chose qui peut assassiner tes envies, ta carrière. Mon conseil est donc d’oser, d’expérimenter, de montrer ses photos et par là-même de générer une forme d’émulation. Les réseaux sociaux sont pour cela un outil formidable, surtout Instagram qui est un réseau conçu pour l’image et à mon sens bienveillant.


Retrouvez le studio de Karine en location sur Art Roomer.


Propos recueillis le 1er mars 2021 par

Claire Even Wismer et Mathias Even Wismer