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  • Art Roomer

Emmanuel Pampuri, un couteau suisse optimiste



Art Roomer a eu envie d'interviewer Emmanuel Pampuri parce qu'en plus d'être photographe, il est un touche-à-tout de l'audiovisuel qui a fait, dans le désordre, du cadrage, de la post-production, de la production, de la réalisation (TV et cinéma) ou encore du montage, sans oublier qu'il a été chef-opérateur. Il a même été acteur à l'occasion. Comme il se définit lui-même, il est une sorte de couteau suisse et c'est notamment pour cette raison que nous avons eu envie de connaitre sa vision de l'audiovisuel et de la place que chacun peut-y trouver.


Tu t’es fait un nom dans l’audiovisuel, comment ça s’est passé ?


J’ai découvert assez jeune que je n’avais pas envie de m’enfermer dans un métier qui impliquerait de faire toujours la même chose. Je savais que je voulais m'orienter dans l'audiovisuel sans comprendre pourquoi on me poussait à choisir entre l’image fixe et l’image mobile. Donc j’ai fait une école d’audiovisuel parce que je voulais faire du cadrage, de la réalisation et du montage, mais l’école avait peu de moyens techniques donc je faisais des diaporamas en fondu enchaîné… c’était un peu frustrant et je suis parti au bout de six mois.


Peu de temps après, j’ai trouvé un stage pour une chaîne de télé locale. J'ai travaillé avec Patrick Savey [NDLR : réalisateur et producteur de programmes audiovisuels, spécialisé dans la captation de spectacles] qui est devenu mon maître pendant quelques années. Il m’a donné ma chance et en l’espace de six mois j’ai tout appris, du câblage à l’incrustation en passant par la palette graphique et je suis passé de cadreur stagiaire à réalisateur.


Je ne suis pas bon partout, mais j’apprends vite et je suis devenu une sorte de couteau suisse multitâche de l’audiovisuel en ayant fait de la production, de la réalisation, de la captation, du montage, etc.

Il y a toujours quelqu’un […] qui va te dire "C’est pas possible". Quand tu as les compétences techniques, tu peux répondre "Pousse-toi, je vais le faire"

Avec une compétence technique plutôt large…


Dans ma carrière de réalisateur, j’ai réalisé que si tu n’es pas un bon technicien, tu vas te faire enfumer. Il y a toujours quelqu’un qui va y mettre un peu de mauvaise volonté et qui va te dire "C’est pas possible". Quand tu as les compétences techniques, tu peux répondre "Pousse-toi, je vais le faire".


Et tu as finalement décidé de devenir indépendant, comment ça s’est passé ?


Oui, j'ai fini par monter une boîte de production et une boîte de post-production. Ça m’a aussi permis de bosser avec de grandes marques, notamment Panasonic avec laquelle il y avait un rapport de confiance assez incroyable. C’était une sorte de consulting pour du développement de produit avec les ingénieurs. Les mecs sont très bons et puisque ce sont des ingénieurs et moi un utilisateur, on avait beaucoup de choses à se dire. C’est une activité qui me plait et je continue de le faire quand je peux. Aujourd’hui je fais ça avec une marque qui s’appelle YoloLIV.


Tu parlais tout à l’heure de ta frustration quand tu étais en école d’audiovisuel. Ne penses-tu pas que, finalement, ça ait eu un impact positif pour ta carrière ?


Sur le moment, je ne l’ai pas bien vécu parce que je n’apprenais pas l’aspect technique du métier que je voulais faire. Quand ça a été mon tour de donner des cours, je ne pouvais pas m’empêcher de sortir du cadre strict de la matière que j'enseignais pour parler de codec, de post-production, de production, etc. Ce métier, c’est un tout et j’ai envie de partager la vision globale que j’en ai. L’hyper spécialisation ne permet pas d’appréhender l’écosystème général et c’est aussi ça que j’aurais aimé qu’on m’apprenne à l’époque et que, finalement, j’ai dû apprendre par moi-même.


Les métiers de l’audiovisuel ont énormément changé ces dernières années. D’après toi, quel est le plus gros frein auquel est confronté un jeune qui veut se lancer ?


Selon moi, le frein est dans l’éducation que l’on reçoit, car on nous apprend qu’on n’est pas légitime pour faire ce métier. Trop souvent, on est confronté à la comparaison avec d'autres qui sont meilleurs que nous alors qu'en réalité ils ont seulement beaucoup plus d’expérience. On s’entend aussi dire qu’on est trop jeune, ou parfois même trop vieux. Bref, ce sont des freins qui empêchent de faire les choses. La peur joue aussi un rôle important, dans un univers où l’esprit de compétition est très fort et où pour être légitime il vaut mieux être le premier de la classe.

Le frein est dans l’éducation que l’on reçoit, car on nous apprend qu’on n’est pas légitime pour faire ce métier. […] Ces barrières qu’on s’impose sont un peu les ennemis de notre créativité

Ces barrières qu’on s’impose sont un peu les ennemis de notre créativité. Il y a une chanson d’Orelsan que j’aime bien, dans laquelle il dit que "Si tu veux faire un film, t’as juste besoin d’un truc qui filme". Voilà, tu commences comme ça, tu utilises ta créativité, tu tentes des choses et peut-être que ça va marcher. J’aime bien aussi la citation de Mandela qui disait qu’il ne perdait jamais, car soit il gagnait, soit il apprenait. Je trouve que ça colle bien à ce dont on se parle. En France, on n'a pas la culture de l’échec comme aux États-Unis par exemple. Ici, j’ai coulé deux boîtes et je suis devenu un paria. À l’inverse, aux États-Unis on me disait "Ah c’est cool, t’as coulé deux boîtes, t’es un vrai entrepreneur maintenant !".


Aujourd’hui, tout le monde a sa chaîne YouTube ou son compte Instagram et tout le monde peut avoir de la visibilité. Comment est-ce qu’un débutant peut sortir du lot ?


Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise méthode pour approcher un client. Certains jeunes avec lesquels j’ai pu travailler ont vraiment du talent et c’est vrai qu’aujourd’hui c’est facile de le montrer sur les réseaux sociaux. Mais ce n’est pas le seul moyen de trouver des clients. Le truc tout bête à faire si tu as une caméra et que tu as envie de tenter l’aventure c’est d’aller voir ce qu’il se passe juste à côté de chez toi, ton boulanger par exemple, ou le restaurant du coin qui veut faire savoir qu’il vend des plats à emporter depuis qu’il ne peut plus accueillir de clients. Va lui proposer de lui faire un petit film promotionnel ou de lui faire des photos un peu jolies de ses plats… Les deux premières fois tu le fais pour pas grand-chose et la troisième fois tu augmentes tes tarifs.


Les clients existent et ne sont jamais si loin que ça, y compris pour les débutants. Le soleil brille pour tout le monde, pour ceux qui doivent repartir de zéro aussi d'ailleurs.


Quand tu dis "repartir de zéro", tu parles de toi ? Pourtant à en croire ton CV tu n’as jamais arrêté…


J’ai 50 ans donc je suis plus zen qu’avant, je n’ai plus cette rage négative. À un moment il a fallu que je fasse une remise à zéro parce que mes boîtes avaient coulé. J’ai dû utiliser mon expérience pour faire les choses autrement. Avant cela, j’avais fait des programmes pour France Télévision, des captations de concerts comme avec BB King, ou de spectacles de danse comme avec Philippe Découflé à l’opéra de Lyon avec 12 caméras… J’avais aussi travaillé avec Alexandre Astier sur la post-production de Kaamelott parce qu’il en avait assez de faire ça depuis Paris et qu’il voulait revenir à Lyon. Pour faire ça, j’ai monté ma société Les Machineurs avec de tout petits moyens.

Trop souvent, on est confronté à la comparaison avec d'autres qui sont meilleurs que nous alors qu'en réalité ils ont seulement beaucoup plus d’expérience

Le temps est passé et finalement mes boîtes ont coulé, donc il a fallu recommencer. Je me suis dit que j’allais redevenir un artisan avec mon appareil photo qui filme, à l’époque un Panasonic GH4. Aujourd’hui, je suis hyper heureux de me retrouver avec des gamins de 25 ans et leurs Sony Alpha 7. J’ai l’impression de faire partie de leur génération, leur façon de faire me parle.


Tu viens de citer de très belles réalisations. La première fois que tu t’es dit que tu venais de faire un truc dont tu étais vraiment fier, tu t’en souviens ?


J’ai une bonne étoile. En juillet 91 j’ai 22 ans, je fais un peu le forcing et j’arrive à convaincre Patrick Savey de me prendre en stage non payé en tant que cadreur pour Jazz 6 sur M6. On part pour filmer des concerts de Jazz à Vienne et là, premier jour, premier concert en tant que cadreur, Miles Davis… Bonjour monsieur, enchanté… ça a commencé comme ça. Plus tard, j’ai aussi filmé Herbie Hancock pour M6, ou Iggy Pop pour la RTS et pas mal d’autres aussi pour Mega Mix sur Arte. Et puis il y a eu Robert Plant et les Ramones. J’ai adoré faire ça.


Quelle est ton actualité ?


Je monte une nouvelle structure qui s’appelle les Stream Brothers pour proposer de la captation multi caméras et du streaming avec mon savoir-faire de réalisateur. La semaine prochaine, je pars travailler avec un metteur en scène qui s’appelle Olivier Lopez et qui a réécrit le texte de sa pièce spécifiquement pour les caméras et pour continuer à jouer dans des théâtres fermés, sans public. Toute la mise en scène a été travaillée pour du streaming live et certains acteurs portent des caméras pour eux-mêmes devenir cadreurs. Ça reste du théâtre parce que c’est éphémère, chaque soir il y a une nouvelle représentation et une fois que c’est terminé, c’est terminé, il n’y a pas de rediffusion.


Pour finir, as-tu une anecdote amusante liée à un tournage, quelque chose d’improbable ?


Je pense à la dernière chose que je viens de tourner. Ça s’appelle "J’ai pris Guenièvre en stop" et c’est l’histoire d’une fille qui dit être la descendante de Guenièvre. Il y a toujours la question difficile du lieu où on va tourner et là je voulais une ambiance lac avec château. On se renseigne et un ami nous désigne vaguement un endroit mais en fait, arrivé sur place, on ne trouve rien. Finalement, je décide de suivre mon intuition et on a pris un petit chemin, puis un autre et encore un autre. On finit par ressortir du sous-bois et là, paf, un lac, un château. On s’était perdu, mais au moins on avait le lac et le château. Cette fois-là on a eu de la chance mais ce n’est pas toujours aussi simple et pour gagner du temps ou pour plus de confort, j'aurais souvent eu besoin d'un service externe pour trouver des décors, une sorte de catalogue de lieux.