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  • Art Roomer

Franck Harscouët, un photographe (du) fantastique



Franck Harscouët est un photographe atypique dont les œuvres sont composées de couleurs tranchées, d'émotions exacerbées, de sentiments mêlés et de personnages étranges. Art Roomer a souhaité le rencontrer car il est à la fois un artiste foisonnant et un photographe autodidacte qui surprend autant par ses créations que par ses méthodes pour les réaliser. Il nous a parlé de son parcours, de son univers et de la façon dont il parvient à faire entrer les individus dans son processus de création.


Art Roomer : Comment êtes-vous venu à la photo ?


Franck Harscouët : J’ai d’abord travaillé dans le monde du théâtre en tant qu’auteur, metteur en scène et comédien.

Ma carrière a pris un tournant en 2007 ; j’avais écrit les textes de l’album Hurlevent de La Fille d'Octobre et conçu l’imagerie du projet sur scène et dans la presse… mais lorsque le photographe est venu faire les images de la pochette, je me suis senti pour ainsi dire dépossédé de la touche finale.


J’ai alors décidé de me lancer et de faire les photos moi-même. Je n’avais aucune formation et j’ai dû apprendre seul. Le numérique a un avantage : il permet de se lancer dans la photo avec un résultat visible immédiatement. Cela m’a pris environ 5 ans pour maîtriser la technique et comprendre une partie des mystères de l’art photographique…

Ce que j'aime avec la photo, c’est qu’on peut produire avec peu de choses un objet d’art qui dure dans le temps

Ce que j'aime avec la photo, c’est qu’on peut produire, avec peu de choses, un objet d’art qui dure dans le temps. Contrairement à une représentation de théâtre qui, par définition, est éphémère, la photo est un art très concret. La seule idée que l’on puisse retrouver une photo de ma création dans 30 ans au fond d’un tiroir ou d’un grenier me rassure sur ma condition.


Comme je connaissais déjà beaucoup le monde des acteurs, j'ai pu travailler rapidement en tant que photographe pour des portraits, des affiches, des pochettes d’album. Par la suite, mon travail a été exposé dans la galerie parisienne GRK, place de la Bourse. J'ai ressenti un petit problème de légitimité sur des questions purement techniques, ayant commencé la photo à 40 ans et pas à 20… mais j’étais confiant sur mon inspiration et je n'étais ni impressionné, ni intimidé, donc le regard des autres sur mon travail ne me faisait pas peur. Sans expérience et sans cote, me retrouver exposé dans cette galerie a été surprenant. Mais finalement, ça s'est bien passé et l’accueil a été très bon.


Quel est votre univers artistique ?


Ma spécificité c’est l’imaginaire, le fantastique, le surréalisme pour la forme, et l’humanisme pour le fond. Quand j’ai commencé la photo, je me suis imposé un carcan car je connaissais ma propension à l’ébullition intempestive et tout ce que cela comporte de risque de dispersion. Pour mon premier projet en tant qu’artiste-photographe, je me suis donc lancé le défi de raconter l’histoire d’« Orphée et Eurydice Sortant des Enfers » par une série de portraits cadrés aux épaules, sans autre décor que des lumières rouges et des flammes en soie.


Pour mon 2e livre « Les étranges invités », j’ai décidé que ce serait une galerie de personnages imaginaires, assis à table devant un plat, chacun dans un décor différent. Mon envie était initialement littéraire : je voulais raconter le destin croisé de 30 personnages. J’ai donc d’abord écrit un recueil de nouvelles d’une ou deux pages racontant leurs destins loufoques. J’ai ensuite réalisé chaque séance photo en faisant appel à des comédiens pour interpréter mes étranges invités. Je leur racontais l’histoire de leur personnage, avant de les glisser dans les décors, costumes et accessoires que j’avais réalisés avec Kristof, un ami plasticien.


J’ai un amour sans limite pour les comédiens et je souffre de les voir parfois si négligés, si peu ou mal utilisés. Il était hors de question de travailler avec des modèles professionnels car mon travail exige un engagement émotionnel important, au-delà de la simple beauté qui est pour moi une question très subalterne. Mon seul objectif c’est faire émotion de toute chose, plonger dans l’âme humaine.


Vous mettez souvent en scène des personnages qui pleurent, pourquoi ?


La mélancolie est une seconde nature chez moi : c’est le sentiment qui me parle le plus, il englobe à la fois la tristesse et la joie, le regret de pureté de l’enfance passée, la force de résistance du présent et l’angoisse du futur. Les larmes peuvent être tristes ou gaies, elles révèlent quelque chose de profond qu’on escamote habituellement, par pudeur. Elles surgissent comme une preuve de votre sincérité, de l’idée que malgré les carapaces que le monde vous oblige à construire, une vérité persiste. Comme je travaille beaucoup avec des comédiens, je traque cette vérité, et les larmes viennent naturellement.

Les réseaux sociaux ont dévoré l’image des artistes, les obligeant à dévoiler d’eux une image sympathique qui ratisse large

A cela il faut ajouter un aspect important : les réseaux sociaux ont dévoré l’image des artistes, les obligeant à dévoiler d’eux une image sympathique qui ratisse large. Je crois qu’il faut faire acte de résistance pour rappeler que l’artiste, comme l’humain d’une manière générale, a autre chose à offrir qu’une image consensuelle.


Faites-vous des portraits de particuliers ?


J'ai commencé à travailler pour le "grand public" il y a quatre ans, quand un couple d'amoureux m'a contacté après avoir vu mes photos sur les réseaux sociaux. Ils avaient envie de garder de leur relation une image qui dépasse celle que l’on peut avoir d’un mariage, d’une réunion de famille ou de photos de vacances. Ensemble, on a réuni des idées qui leur plaisaient avec d’autres que je leur ai proposées à l’écoute de leur histoire. On a réinventé leur couple en quelque sorte, pour en proposer une image sublimée. Maintenant, je réalise le même travail avec les particuliers qu'avec les comédiens, en créant les costumes, accessoires et décors pour élaborer un univers cinématographique et littéraire que j’affectionne particulièrement.



Beaucoup de gens sont complexés à l’idée qu’on les prenne en photo. Mais pour moi la « non-photogénie » n’existe pas : il s’agit juste de savoir regarder les personnes et de débusquer leur beauté, quelle qu’elle soit. Le photographe doit avoir une vraie attention pour s’intéresser à la personne, l’emmener avec lui sur un chemin où elle pourra se révéler. Il est nécessaire de mettre en place une relation très intime, même si c'est seulement pour deux heures, pour leur montrer qu'ils ont le droit de jouer, de redevenir des enfants et d’être le centre de la Terre… une sorte d’interdit que l’on brise : la création ce n’est pas seulement pour les autres.

Beaucoup de gens sont complexés à l’idée qu’on les prenne en photo mais pour moi la « non-photogénie » n’existe pas

Je me souviens notamment de Geneviève, cette femme de 96 ans qui s’est prêtée au jeu de mon imagination. En voyant le résultat, ses enfants m'ont dit « On ne l’a jamais vue comme ça ». Ils ont mesuré l’importance de voir sous un autre jour leur mère qui avait eu une vie riche et avait connu plusieurs guerres, dans le sens propre et figuré. C’était un véritable cadeau pour sa famille.


Comment décririez-vous votre technique de travail ?


Je suis un « homme-orchestre ». Comme la photo peut vite coûter cher, entre le coiffeur, le maquilleur, le costumier… je me suis rapidement dit que je pouvais me débrouiller tout seul.


J’utilise peu de matériel, très peu d’éclairage, et je n’ai pas de retour-écran au contraire de beaucoup de photographes. J’aime être sur ce fil : ce n’est pas très confortable mais cela oblige à se dépasser, et surtout à laisser l’accident s’immiscer dans la création. Du coup, je n’ai pas beaucoup le droit à l’erreur et les pauses doivent se faire au millimètre. Tout cela demande beaucoup de travail en amont et une grande concentration au moment du shooting. Avec peu de choses on peut faire des miracles.

Je travaille aussi beaucoup en post-production, surtout les couleurs et la patine. Mais retravailler ses photos peut être sans fin donc il faut savoir s'arrêter. Je n’ajoute quasiment jamais d’effets spéciaux, tout est mis en scène en « réel ». Cette contrainte influe beaucoup sur la force d’une photo, même si elle donne l’impression inverse d’une non-réalité.


Pouvez-vous donner un exemple d’erreur dans votre parcours ?


Il y a une dizaine d’années, alors que j’avais déjà écrit plusieurs pièces de théâtre, des gens m’ont dit « Ce que tu fais est trop particulier, avec ton talent et ton imagination, si tu écris une pièce plus légère, plus concrète et plus simple, ça va cartonner ! ». J’ai donc écrit « Sous le ciel de Pékin », une comédie à trois personnages, et pour la première fois j’ai reçu des critiques très mitigées, certaines parlant même d’humour « Club Med », une aberration pour moi… Trop écouter les autres est systématiquement une impasse : le consensus tue les artistes ; il faut considérer que notre seule force est notre singularité.


Pour finir, quel conseil donneriez-vous à des photographes qui se lancent ?


Il faut se faire confiance : si l’envie est là et tenace, c’est qu’il y a une bonne raison. Vouloir plaire en modifiant cette envie, c’est comme se violer soi-même, ça fait du mal et ça ne sert à personne. Il faut donc être très vigilant et très endurant pour que cette envie persiste car votre vrai trésor est là, c’est vous-même. Pour le reste… il faut se débrouiller avec la vie, il y a beaucoup d’embuches dans la jungle de la création mais aussi parfois de véritables miracles, des rencontres exceptionnelles. Quoi qu’il arrive ces rencontres en déclencheront d’autres et les années passant vous vous rendrez peut-être compte que de rencontres en rencontres cette reconnaissance est déjà là. C’est une leçon pour toute chose : souvent on court après quelque chose que l’on a déjà.



Propos recueillis par

Claire Even Wismer et Mathias Even Wismer