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Faut-il tourner sur fond vert ?

Le fond vert est un outil de création tout à fait remarquable, mais doit-on l'utiliser pour de petites productions ?


Le fond vert (ou bleu), ça sert à quoi ?


Ce qu’on appelle communément un fond vert est une vaste surface unie de couleur verte ou bleue qui sert d’arrière-plan lors d’un tournage (ou d’un shooting, mais c’est plus rare) et qui permet a posteriori d’incruster un décor derrière un sujet principal grâce à des outils informatiques. Autrement dit, cela permet d’intégrer le sujet filmé dans un décor virtuel. Cette méthode peut être utilisée par exemple lorsqu’on ne dispose pas du décor souhaité ou si l’on veut ajouter des effets spéciaux.


Cette technique est indispensable pour de nombreuses grosses productions, car cela coûte par exemple bien moins cher de filmer un Spiderman suspendu par des câbles dans un studio que de tourner avec un cascadeur suspendu entre des immeubles à New York.


Est-ce le bon outil pour les petites productions ?


Qu’en est-il pour une petite production ? Est-ce qu’une vidéo promotionnelle doit se faire devant un fond vert ? Est-ce qu’on peut proposer à ses clients de filmer leurs dirigeants devant un fond vert pour une interview ? Nous allons ici peser le pour et le contre.


Pour le fond vert


1- C’est pratique

Ne pas avoir à se soucier du lieu où l’on va tourner est un gros luxe. Cela permet par exemple de s’affranchir des contraintes de tournages en extérieur : la météo, la lumière changeante, les raccords de lumière du jour (matin, après-midi, soir) ou encore l’obtention d’autorisations de tournage. Il est donc tentant de tourner sur fond vert et passer le tout au travers d’un bon logiciel. La réalité n’est pas aussi simple, mais nous en reparlerons plus bas.


2- C’est facile à installer

C’est vrai, il existe des kits peu encombrants et facilement transportables qui, s’ils sont combinés à des kits d’éclairage compacts et facilement transportables eux aussi, permettent d’aménager son espace de shooting plus ou moins n’importe où, dès lors qu’il y a une arrivée électrique. Il semble que ce soit un atout indéniable.


3- Le tournage est rapide

Une fois l’installation terminée, il ne reste plus grand-chose à faire, et pour peu que le sujet soit habitué aux caméras, on peut shooter rapidement, remballer le matériel et commencer l’incrustation sur son logiciel préféré. Là encore, nous aborderons à nouveau ce point plus bas dans l’article.


4- Ça peut être bluffant

Pour nous en convaincre, prenons une scène typique des films hollywoodiens : la chute depuis un toit d’immeuble. Souvenons-nous maintenant de ces séquences grossières ("Piège de cristal" en 1988 par exemple), avec un personnage central mal détouré qui s’agitait dans tous les sens en faisant semblant de tomber. Pendant longtemps, le public a accepté ce manque de précision, faute de mieux, jusqu’à ce qu’apparaissent assez subitement des films dont les effets spéciaux rendaient ces scènes bien plus réalistes et immersives. Aujourd’hui, les effets spéciaux sont redoutables de précision et de réalisme et les scènes en question sont presque toujours tournées devant un fond vert.

Cependant, il faut contextualiser les "pour" mentionnés plus haut : l’utilisation du fond vert est effectivement une excellente idée dès lors que l’on dispose d’un budget conséquent. En dehors du monde du cinéma ou de celui des marques prestigieuses, le fond vert n’est pas une panacée comme nous allons le voir maintenant.


Contre le fond vert


Pour commencer, parlons des conséquences d’une mauvaise maîtrise de l’outil : ce qui saute alors aux yeux c’est le détourage peu précis du sujet principal. Autrement dit, ça renvoie une image d’amateurisme et de mauvaise qualité.


C’est un point qu’il est important d’avoir à l’esprit : dans un monde abreuvé de marketing, nous avons développé un puissant sens critique. Nous sommes tous capables de voir quand une communication n’est pas au top et nous en concluons sans grande indulgence qu’elle est ratée, car nous sommes saturés de signaux.


1- Il faut une expertise informatique

Le fond vert est un outil aussi génial qu’indispensable, à condition de travailler avec des techniciens compétents capables de rendre le recours à cette technique indétectable, notamment pour le détourage. On peut croire qu’on pourrait se passer de ces efforts parce que personne ne remarquera les imperfections d’une vidéo un peu bâclée, mais c’est tout l’inverse qui se produit : la très grande majorité des gens remarque les défauts de détourage. Cet aspect est primordial, car l’impact sur l’image du commanditaire peut être cinglant, allant du léger "pas professionnel" au beaucoup plus gênant "ringard".


2- Le tournage nécessite de l'espace

Le recours au fond vert nécessite de disposer d’un grand espace, car votre sujet devra être positionné loin du fond vert, et les caméras devront elles-mêmes être positionnées loin du sujet. Pourquoi ne peut-on pas coller son sujet à un mètre du fond alors qu’on va le détourer ensuite ? Pour la même raison que la neige reflète la lumière blanche du soleil, le fond vert agit comme une source de lumière verte en réfléchissant la lumière incidente dans tout l’espace. Cette couleur va se projeter sur votre sujet et finira par le dénaturer. Pour faire simple, votre sujet va avoir des contours verts, ce qu’il faut à tout prix éviter.


3- Les mouvements de caméras sont limités

Cet aspect est bien connu des professionnels, mais elle est assez technique donc nous allons essayer de la résumer simplement : avec un fond vert basique de 6 m2 par exemple, les mouvements de caméra possibles (notamment les panoramiques) seront très limités puisque le cadrage devra toujours contenir le fond vert et que votre fond vert est… petit. Si votre cadrage dépassait ne serait-ce qu’un tout petit peu de votre fond vert, tout serait à refaire. Et ce n’est pas tout : sur un fond vert, les zooms sont presque interdits, car leur utilisation implique une postproduction extrêmement compliquée. Pour prolonger l’illusion, il faudrait effectuer exactement le même zoom sur le décor incrusté que sur votre caméra. Autant dire qu’il faut beaucoup de compétence pour faire cela, et la compétence, ça se paye.


4- Il faut une bonne connaissance des techniques d'éclairage

Pour le cinquième "contre", parlons de la couleur et de la lumière. Dans le cas d’un décor virtuel qui se veut réaliste, il faut que votre sujet et votre décor virtuel donnent l’impression d’avoir été filmés au même endroit et au même moment. La moindre différence de colorimétrie entre les deux risque de sauter aux yeux (balance de blanc, teinte dominante ou encore contraste). Et si vous pensiez que tout peut se régler en postproduction, vous allez être déçus : à moins d’un gros travail préparatoire complexe et chronophage, les axes d’éclairage, les types de sources lumineuses (ponctuelle, panneau, dure, diffuse…) et leur qualité seront différents sur votre sujet et sur votre décor virtuel. Ce genre de décalage se voit assez nettement et c’est impossible à corriger en postproduction.


5- Il faut utiliser une caméra professionnelle

Après les contraintes de cadrage et d’éclairage, attardons-nous maintenant sur la qualité d’image. Cette partie est un peu technique, mais elle est également cruciale, car si la qualité de l’image de votre sujet principal est moins bonne que celle de votre fond virtuel, ça va beaucoup se voir.


Au cœur de cette problématique se trouve le "codec". Qu’est-ce que cette chose barbare ? Pour faire très simple, c'est un format informatique pour enregistrer de la vidéo. Or pour filmer devant un fond vert, il faut un codec de grande qualité. La bonne nouvelle est que les grands fabricants de caméras ont tous développé des codecs compatibles avec les principaux logiciels d’incrustation d’image. La moins bonne nouvelle est que pour disposer des meilleurs codecs adaptés au tournage sur fond vert, il faut s’équiper de caméras haut de gamme. Un excellent smartphone ne suffira pas et il faudra demander à votre réalisateur de tourner en 4:2:2 ou 4.4.4 intra-image… Ne vous inquiétez pas, il saura de quoi vous parlez.


L’utilisation de tels codecs génère des fichiers vidéo très volumineux, mais leur utilisation est nécessaire sans quoi la caméra compressera votre vidéo dès son enregistrement, ce qui dégradera fortement la qualité de l’image ainsi que la précision du détourage de votre sujet. En d’autres termes, l’incrustation va se voir, comme dans les films des années 90.


6- Il faut une forte créativité

Imaginons que vous décidiez de faire un tournage sur fond vert avec des professionnels experts de cette technique, avec le bon matériel et l’espace suffisant, il faudra également utiliser les services d’un bon créatif. Il n’est en effet pas simple de créer un fond virtuel original, de qualité, et qui serve à installer l’ambiance adéquate dans une vidéo. Pour cela, il faut disposer d’un budget pour payer un créatif qui sache non seulement interpréter vos directives et qui sache également créer les fichiers informatiques adaptés aux logiciels qui seront utilisés plus tard pour l’incrustation. À défaut, il y a fort à parier que le fond virtuel manque d’originalité, d’authenticité et d’impact. Dans ces conditions, et puisque le but premier d’une communication est justement d’avoir de l’impact, on s’expose à la possibilité d’un échec ainsi qu’à la perte d’un budget mal dépensé.


7- Cela demande un beau budget

Vous avez remarqué que la question du budget est régulièrement revenue dans cet article et ce sera, sans surprise, notre dernier "contre". Car vous l’avez compris : aussi étonnant et contre-intuitif que cela puisse être, obtenir un résultat de qualité avec un fond vert revient bien plus cher qu’on ne l’imagine. La technicité indispensable, la qualité du matériel vidéo qu’il faut utiliser et l’espace nécessaire ainsi que la créativité exigée rendent son utilisation onéreuse, en plus d’être complexe.


En conclusion, le fond vert est un outil qui nécessite un réel engagement aussi bien budgétaire qu’humain. En effet, si vous choisissez cette solution, vous devrez travailler avec plusieurs intervenants qualifiés et les possibilités de mouvements de caméra, zooms et largeurs du cadre seront très limitées. Finalement, le décor réel a encore de (très) beaux jours devant lui. Non seulement cela revient moins cher de réserver un bel espace avec du cachet que de travailler sur fond vert, mais cela apporte une plus-value marketing indéniable, car la réalité nous parait toujours plus chaleureuse et agréable que le virtuel.


L'équipe d'Art Roomer remercie chaleureusement Luc Bara pour sa contribution à cet article. Retrouvez-le sur LinkedIn en cliquant ici.